Certes, la thématique des frontières est une problématique durablement épineuse et effervescente qui bassine l’homme depuis l’antiquité ; que ce soit politique ; intellectuel ; ou citoyen public, mais les enjeux géopolitiques et économiques, ainsi que les défis à relever sont toujours en perpétuel changement dans un espace étranglé et globalisé. Aujourd’hui, de nouveaux systèmes politiques viennent imposer leurs visions ; et modes de  répartition ou de partage géographique et leur vision paranoïaque du monde. En d’autres termes, l’étiquette « sans frontières » qui était dans un passé plus proche recommandée, valable et défendue par l’Occident est tombée actuellement dans la boue. Avec la montée du parti américain républicain, le rideau derrière lequel on ne cesse de nous chanter les grandes formules humaines et libérales, telle l’ouverture, le dialogue et l’universalisme ne tient plus à sa place.

 

 Donald Trumb le nouveau président des Etats-Unis a décidé irréversiblement de construire une longue frontière entre son pays et le Mexique, une zone frontalière où se trouve le passoir le plus actif et le plus traversé du monde. Les raisons sont multiples, ambivalentes et fallacieuses. Plusieurs questions s’imposent au cœur de ce débat géopolitique. Du premier abord, une telle décision ne constitue-t-elle pas, en réalité, un retour des frontières ; une tactique stratégique qui déclenche l’enracinement et le refus de l’autre ? Peut-on prophétiser de ce retour des frontières, un signe déclenchant la déconfiture de l’ère mondialisant et mondialisée de la civilisation occidentale. Pourquoi veut-on se débarrasser des musulmans, et des étrangers qui ont bâti le grand empire américain. Où est-il passé ce discours universalisant et standardisant qui abolit les barrières géographiques, culturelles et religieuses?

 

L’intellectuel penseur doit être en veille en tirant l’alarme à chaque fois que le politicien perde conscience de lui, des autres, ainsi que de la limite des choses, comme le dit Hegel dans System der Philosophie, une chose n’est ce qu’elle est que dans sa limite et par sa limite. Or, c’est à l’intellectuel de penser l’impensable, contrôler la pensée en censurant et examinant et à mieux dire pronostiquer les attitudes du politicien, ce fou détenteur du pouvoir, en s’interrogeant courageusement pour corriger les déficits et réformer la pensée humaine qui divague dans le non-sens. L’essentiel est de trouver une voie qui peut sauver l’espèce humaine de sa probable faillite en vue de créer une société monde qui dépasse l’individualisme et l’intérêt économique du capitalisme. 

 

Si Régis Debray dans son œuvre intitulée « Eloge des frontières » a loué la frontière et a tellement valorisé sa mise en place, ce n’est pas pour des raisons impériales purement politiques et économiques, mais surtout pour garantir la diversité socioculturelle, religieuse et humaine des peuples et des nations, ainsi pour la promotion des multiples richesses mondiales, la survie des communautés minoritaires, et la préservation du patrimoine identitaire de chacun.

 

Pour lui, la frontière assurera l’organisation du monde et permet un meilleur respect interhumain. Elle ne doit permettre en aucun cas d’interdire d’embrasser l’altérité et l’ailleurs. Ainsi, il reconnait aussi que toute personne a le droit de se déplacer là où il  veut et quand il veut, mais à condition qu’il ne mette pas en péril la société accueillante. La frontière aussi est une barrière qui empêche et résiste au droit d’ingérence en dehors de son propre territoire. A vrai dire, ni l’Occident ni n’importe quelle force ne doit se permettre d’intervenir dans les affaires des autres que ce soient socio-culturelles, religieuses, politiques, idéologiques, ou même économiques.

 

Chez Debray le sens de la frontière n’abolit pas l’altérité mais favorise l’échange, la richesse et la rencontre de l’autre. Elle est un pont et non un mûr, un passoir avant d’être une barrière. Elle régule le passage entre un dehors et un dedans, permettant une sorte d’échange inter-frontalier d’idées, de vues, de regards et d’opinions.

 

Des interrogations conjoncturelles s’imposent aux citoyens du monde qui sont invités aujourd’hui  plus que jamais  de repenser en urgence notre espace et nos frontières. Que devient alors la vie, dans un espace divisé, déchiré, segmentaire, endommagé par des mûrs qui rejettent le différent et résiste au divers ? A quel degré pouvons-nous concevoir le danger qui résulte d’un tel acte immoral et antihumain? L’homme serait-il enfermé dans sa cage territoriale, incapable de bourlinguer sur les mers lointaines ?

 

Quand à lui, Georges Perec considère que vivre est passer d’un espace à un autre en essayant  de ne pas se cogner, cela veut dire que le voyage  ou le déplacement est une nécessité vitale, voire même un besoin indispensable qui nous permet de vivre et d’habiter dans la paix et la joie. Avouant-le, ses réflexions sont d’une particularité incontournable, faisant de l’homme un penseur de lui-même qui lit ; repense  et s’interroge sur toutes « espèces d’espaces ». Dans un monde insupportable, asphyxié, aveugle et anesthésié, personne n’a le droit de culpabiliser l’espace, déjà fissuré, ni le mettre en doute face à notre mauvaise conjoncture.  Le problème pour Perec n’est pas d’inventer l’espace mais de l’interroger, ou tout simplement de le lire.

 

Certes, les frontières sont surmontables et franchissables par le biais du voyage, mais le pire serait l’interdiction à l’accès à l’autre et l’effondrement du droit à véhiculer.  Peut-on alors considérer que l’autre et l’espace sont tous les deux un droit de l’homme?

 

Or, si la frontière nous permet de séparer entre deux zones ou deux territoires, il ne s’agit pas de les enfermer chacune dans sa sphère socio-culturelle, religieuse et idéologique ou politique, mais surtout il s’agit de posséder plusieurs possibilités et de nombreuses scènes et phénomènes humaines particulières (identitaires, culturelles, religieuses...). Sinon, qui nous offre cette identité ou cette trace politique et identitaire? Qui nous rend citoyen et non individu, si ce n’est pas la frontière où chaque personne a besoin de se délimiter pour se distinguer des autres individus? Le plus important est que les frontières ne doivent jamais constituer une source d’intolérance et de violence, mais au contraire, ce sont des marques et des signes annonciateurs de notre diversité, et notre identité.

 

Si Dieu a séparé entre le jour et la nuit, ce n’est plus aléatoire, mais c’est juste pour organiser le temps et l’espace de l’homme sur notre biosphère.

 

Pourtant, Régis Debray s’interroge de la validité des frontières en disant ; qu’une idée bête enchante l’Occident : l’humanité qui va mal ira mieux sans frontières. En tant qu’intellectuel, médiologue et un brave philosophe qui a osé réagir contre la pensée occidentale, n’aurait-il pas sans doute réussi à coup sûr à mettre de l’ordre dans un monde chaotique, sombre et imposteur ?

 

Reconnaissant le, aujourd’hui, il est le premier qui avait le courage de dire la vérité, de repenser les frontières dans une époque où l’Occident a montré l’insignifiance et l’indifférence face de celle-ci.

 

Hélas, l’Occident avait toujours camouflé la réalité et le vrai sens de ses limites, tant qu’il a combattu pour les fondre dans le Tiers-monde. A l’inverse, il avait adopté silencieusement une attitude propre à lui, faisant des frontières le seul patrimoine entre ses limites internes et externes.

 

Le discours occidental avait depuis plusieurs décennies une stratégie fallacieuse et mensongère, car il ne tient plus aux faits et aux promesses, il est toujours infidèle à lui-même et aux autres. La vérité absurde est qu’il a encouragé d’une part une pensée altéritaire, en faisant circulant un discourt ouverte et humaniste qui rejette toute sorte de frontière en péril, et de l’autre part, il a renforcé ses propres frontières en veillant au même temps, sur l’effondrement et l’affaiblissement des frontières du Sud et surtout du monde arabo-musulman pour enfin reproduire et changer géographiquement l’histoire de ces subalternes.

 

Serait-il possible alors de retracer et d’esquiver une nouvelle carte mondiale en réinstallant en place de nouvelles frontières qui servent certaines intérêts occidentaux, impériales, économiques et religieuses?

 

A l’heure actuelle, et avec la montée du nouveau président Trumb, le discours qui était dans un temps proche ambivalent, absurde et caché, est changé exhaustivement. Ce dernier ne cache rien, tout pour lui est clair et net. Rien ne satisfait sa soif extrême impériale et économique.

 

La frontière qui était vue hier comme étant insupportable, défavorable à l’égard des peuples et des Etats s’est métamorphosée, pour devenir à l’état actuel une stratégie vitale, voire prioritaire et stratégique.

 

Dans son œuvre intitulée « Eloge des frontières », Debray ne cesse d’expliquer le rôle que jouent les frontières dans notre sphère terrestre, avec un perfectionnement impeccable et incomparable du style et d’écriture. Considéré comme un « réactionnaire du progrès », Debray expose son goût idéologique et frontalier à travers une riche argumentation dans un texte scientifiquement étayé, dans lequel il expose ses idées et ses pensées qui dénoncent toute hypocrisie occidentale.

 

Tenir les frontières des autres pour « qualité négligeable » comme le dit Debray, et surestimer ainsi que louer celles propres à soi-même, n’est-il pas de la pire contradiction et de la mauvaise absurdité humaine? Existe-t-il des frontières préventives et autres non-préventives, et encore des guerres préventives de besoin, vues comme un droit légitime ?

 

Nul ne peut ignorer que l’Occident a tellement vieilli en portant avec lui une charge culturelle, idéelle, et idéologique néfaste à l’humanité, démontrant que son esprit morbide se dégrade de plus en plus, et il a besoin tellement de se réanimer par une nouvelle pensée altéritaire, qui désinfectera doucement mais sûrement toute sa conscience collective par le biais d’une intelligentsia libre et engagée dans la bonne voie.

 

En guise de conclusion, adopter la frontière ou l’abolir n’est pas un choix facile, tant que cela pourrait avoir des conséquences graves sur l’issue de l’humanité. Peut-on savoir alors, de nos jours,  à qui revient la décision pour adopter ou refuser l’idée de la frontière, est-ce à l’intellectuel, aux peuples ou aux hommes politiques? En d’autres termes, qui détermine et décide aujourd’hui du sort  des nations et des Etats et le déroulement de leurs vies et destinées?

 

soufian hamdi